08.03.2010

Sens interdit

Tout à commencé subitement. Ce matin là, je me levais sans aucune sensation inhabituelle, rien d’autre que mon mal de coude chronique. J’ai bu un verre de jus de pomme, je me suis lavé, habillé, puis j’ai pris mon sac et j’ai descendu l’escalier de l’immeuble. Comme chaque jour, j’ai croisé la gardienne qui était absorbée dans le tri du courrier. Comme chaque jour, je l’ai salué et elle a répondu à mon salut comme l’écho d’une grotte, l’accent portugais en plus. Cependant, c’est au moment de ce bref échange verbal que j’ai ressenti pour la première fois que quelque chose était différent. A ce moment précis, j’aurai été parfaitement incapable de vous dire de quoi il s’agissait exactement. Simplement, j’avais détecté comme un courant d’air dans sa politesse matinale.

C’est dans le bus que mon pouvoir a explosé à mon regard. Alors que je montais, je fus assailli par un ensemble hétérogène de perceptions assourdissantes. Le conducteur transpirait des effluves de fatigue hivernale. Sa peau suintait d’envie de s’assoupir au volant, quitte à tuer l’ensemble de ses passagers et de mettre un terme à sa propre existence. La vieille dame assise près d’une fenêtre de gauche déployait une aura luminescente de patience et d’amour pour tout ce qui appartient à la race canine mais qui sais conserver la taille d’un lémurien. Eblouis, je me masquai les yeux avec le bras afin de pouvoir avancer vers un siège situé plus au fond. En tâtonnant, en chemin, ma main se posa sur l’épaule d’une jeune fille. A travers son manteau, pourtant épais -et d’un rose abominable-, je senti toute sa mièvrerie et son envie pressente d’aller soulager un gros besoins naturel. Parvenant enfin à m’asseoir, je constatais que l’homme juste devant moi était en train de se disloquer. De petits cubes de chairs roses se découpaient et tombaient au sol dans un bruit qui n’était pas sans rappeler celui du poisson qui frappe le plancher du bateau dans ses derniers instants d’agonies. Cet usagé des transports en commun se déglinguait de plus en plus dans un vacarme incroyable. Un autre était aplati et transformé en un gigantesque négatif photographique. Il était une représentation assez fidèle de lui-même, mais il était encadré par un décor minimal qui aurait pu être peint par Alphonse Allais dans sa période monochromatique. Je pourrais continuer ainsi encore longtemps, car pour moi le véhicule entier, tout comme la rue autour de nous, s’était mué en une inconcevable cour des miracles. Tout mes sens semblaient participer, comme si le sixième d’entre eux n’était que leur prolongement logique.

Vous pouvez bien imaginer ma stupéfaction devant ce spectacle hors du commun. Cependant c’est encore autre chose qui m’a le plus marqué. Je ne saurais trop vous dire pourquoi, mais lorsque j’ai vu mes mains, j’ai ressenti brusquement l’envie d’en lécher les paumes. Je m’exécutais et découvrait que ma peau avait un goût étrange, très difficile à identifier. Après plusieurs minutes passées à me recouvrir l’épiderme de salive et à me sucer les doigts, je compris qu’il s’agissait d’une saveur de psychose paranoïaque hallucinatoire et d’un soupçon de gastro-entérite.

Voila donc ce qui m’amène, docteur… Pourriez-vous confirmer mon diagnostique gustatif et me prescrire quelques antidiarrhéiques ?

Changement de cap

Mon esprit était tuméfié. Je n’avais pas le moindre souvenir d’un quelconque choc mental, mais j’avais l’impression persistante d’avoir mené un match de boxe à l’aide de mon encéphale. Ainsi, le navire avançait lentement, sans que j’aie connaissance de ma destination où du pourquoi je flottais sur les eaux de ce fleuve, en compagnie de tant de gens dont j’ignorai le nom.

Cependant, il y avait cette boule, callée entre mon foie et de mon estomac. Vous savez, cette petite sphère indéfinissable, curieux mélange d’arctique et de napalm, d’oursin et de chat ? Celle-là même qui tiens un rôle indispensable dans nos vies, celui de nous avertir. D’aucuns appellerons ça le sixième sens, mais je ne serais pas aussi catégorique. Toujours est-il que ma boule était en éveil, sans que je puisse en identifier la raison.

Une seule solution s’offrait alors à moi, pour tenter d’apaiser cette sensation de plus en plus désagréable : Faire l’inventaire des diverses alertes similaires dont j’avais déjà eu connaissance par le passé. L’angoisse d’un examen ? Non, l’alarme à révisions est un peu plus chaude que celle-ci… La peur de la rupture ? Juste un peu plus piquante… L’effroi de l’avenir ? Tellement plus froissé !

Passèrent ainsi de longues minutes, diaporama sensitif défilant à un rythme irrégulier, toujours sans une trace de l’explication salvatrice. Alors je décidais de m’asseoir placidement, adossé à la rambarde de bois, le cou tordu vers l’extérieur. Tandis que mes yeux se perdaient dans l’écume, la réponse me foudroya. Comme souvent, ce fût en arrêtant mes recherches que je mis la main sur l’objet de celles-ci. D’un seul bond, je me retrouvai debout et à l’avant du pont, auprès du capitaine.

« Monsieur, j’ai oublié quelque chose d’important !

- Nous avons tous oublié quelque chose de plus ou moins important avant d’embarquer, récitât-il d’une voie morne.

- Non mais vous ne comprenez pas ! J’ai oublié mon cœur ! Maryse n’est pas avec moi ! Je ne peu pas partie en voyage sans elle !

- Oh que si, vous le pouvez.

- Je vous en conjure, faisons demi-tour, il faut que j’aille la chercher !

- Jeune homme, croyez en mon expérience, vous n’avez nulle envie qu’elle vous rejoigne. »

Je fus un peu surpris d’être appelé ainsi par un homme qui me semblait être âgé d’au moins 20 ans de moins que moi.

« Qu’en savez-vous ? Nous nous parlons pour la première fois !

- Je le sais, voila tout. Ecoutez moi bien, il est possible que je rebrousse chemin, j’ai tout mon temps et il y a déjà eu des cas comme le vôtres auparavant. Toutefois, un second volte-face n’est absolument pas envisageable. Si vous décidez de faire fi de mes conseils, vous devrez en assumer pleinement et indéfiniment les conséquences.

- Je peu vous assurer que rien ne peu avoir de conséquences plus grave que de m’apercevoir de l’absence de mon aimée et de ne rien faire pour y remédier ! »

Le capitaine esquissa un sourire, accompagné d’un haussement d’épaule. D’un geste de sa main, le bateau entama une rotation sur lui-même, sans -étrangement- qu’aucun des autres passagers ne trouve à y redire.

Lentement, silencieusement, le navire infernal changea son cap et entama la remontée du fleuve Styx.

Rencontre

La mer est sans routes, la mer est sans explications. Non pas que ses voie ou raisons soit inexistantes, mais celles-ci dépassent de loin l’entendement de l’humanité. Il est toutefois des créatures qui sont la mer comme les oiseaux sont le ciel.

J’ai eu la chance d’en rencontrer une. Alors que je vagabondais, les yeux en l’air, sur la plage de mon enfance, j’ai heurté un sac. La propriétaire du sac, coiffé d’un chapeau de paille poussa un gémissement de douleur. Intrigué par ce transfert sensitif, je me baissais pour m’enquérir de l’état de ma victime. Tandis que je m’approchais, je me rendis compte que les sons de souffrances ne provenaient pas de la dame, mais du sac, lui-même ornée d’un couvre chef identique. Je restais coi, le regard passant de la sacoche à la femme, constatant par la même occasion que les orbites de cette dernière paraissaient étrangement vides et profondes.

- En voila des manières ! N’avez-vous jamais appris à vous excuser plutôt qu’à dévisager autrui de cette façon ?

- Pour être honnête, c’est bien la première fois que je heurte un sac doué de parole qui semble se servir d’un pantin humain pour pouvoir se doré au soleil sans se faire remarqué. A moins que cette dame ne soit rien d’autre que votre propre besace ? »

S’en suivi un silence de quelques secondes, immédiatement interrompu par l’éclat de rire de mon interlocuteur.

- Vous ne manquez pas d’humour et d’aplomb ! Je vous en pris, asseyez vous, ce n’est pas si souvent que j’ai l’occasion de discuter avec un homme.

- Avec un homme ? Confirmez vous donc mes doutes quand à votre nature inhumaine ?

- En effet, je n’ai rien d’un homme, d’une femme, ou de quoi que ce soit que vous pouvez connaître. »

Poussé par la curiosité, je l’encourageais à m’expliquer les détails de sa nature.

J’appris tout d’abord que cette apparence n’était pas son enveloppe véritable et qu’il était tout à fait exclu que j’en perce les secrets. Ensuite, il m’expliqua en des termes laconiques qu’il était l’un des représentant des océans, un peuple hors du champ de vision et de pensée de l’humanité.

- En ce cas, que faites-vous dans cet endroit peuplé de gens ?

- Je suis ici pour surveiller, et pour maintenir l’équilibre des forces.

- Serais-ce trop vous demander que de m’expliquer en quoi cela consiste ?

- Cela n’est pas explicable, du moins, pas dans votre plan de conscience. Toutefois, je peu vous en donner un vague aperçut. Passez la main sous mon chapeau, voulez-vous ? Allons, ne faites pas votre timide ! »

Je m’exécutais.

- Bien, fermez les yeux à présent et laissez moi faire. »

Ma première pensée fût le ridicule dont je faisais preuve, assis sur une serviette de plage, la main entre un sac et un chapeau de paille. Mais bien vite cette idée fût aspirée, comme toute les autres dans les instants qui suivirent.

Une cataracte de couleur s’écoula violement dans mon esprit, éclaboussant les moindres recoins de mon encéphale. Mon LCR se mit à bouillir, puis à s’agiter des soubresauts de la tempête. Mon sang afflua soudain vers mes extrémités, pour mieux refluer vers mon cœur et repartir dans ce mouvement, au son du violon. Les étoiles scintillèrent et se reflétèrent dans mon estomac. La vie jaillit en moi sous la forme de milliards d’explosions qui s’éteignirent aussitôt.

J’étais l’eau, j’étais la mer.

Intense instant.