09.02.2009

Isabella

Un texte que j'ai écrit dans le cadre de l’appel à texte « Naissance Renaissance » du webzine « On vit, On parle » ( http://www.onvit-onparle.fr/ )et qui n’a malheureusement pas été retenu.

Isabella

J’ai senti comme un frisson…
Je crois que je m’étais assoupie quelques instants. Peut-être plus, je ne sais plus. La solitude m’a fait perdre la notion du temps qui passe. Il fait froid, il fait sombre, je pense que je vais me rendormir… Ah ! De la chaleur… De la lumière… J’avais oublié cette sensation. La caresse des rayons solaires est si douce.
Je prends une grande inspiration. De l’air frais, enfin ! Le parfum du vent tourbillonne allègrement en moi.
De nouvelles têtes, tiens ! Ce n’est pas la première fois, je crois… A vrai dire, ma mémoire n’est plus aussi bonne qu’elle l’était auparavant. Je me fait vieille, je suis usée, fatiguée. Malgré la brise vivace, je respire difficilement et je suis percluse de rhumatisme. Je n’ai jamais été une grande agitée, de toute façon. Ah je me souviens distinctement de ces longues soirées faiblement éclairées par l’éclat de la lune, occupées à écouter le bruissement des feuilles.
De toute façon, voila que l’agitation a cessé. Ces sensations fugitives s’éteignent lentement.


Aussitôt partis, aussitôt revenus ! Mais enfin, ces gens là ne savent-ils donc pas qu’il est extrêmement impoli de déranger ainsi le sommeil d’une vieille dame ?
Aie ! Et voila qu’ils me font mal maintenant ! Mais que quelqu’un fasse quelque chose ! Au secours ! On m’agresse ! On me bat ! J’ignore ce que ces gens me veulent, mais par pitié qu’ils arrêtent leurs tortures !
Enfin ! Cela s'interrompt. Mais ils sont encore là, peut-être cherchent-ils juste de nouvelles idées pour me faire du mal…
Quelle surprise ! Quelle est cette soudaine caresse ? D’où leurs vient toute cette bienveillance ? Ils soignent mes plaies, m’enduisent de baumes ! Dieu que c’est agréable, je ne m’étais pas sentie aussi bien depuis tellement longtemps !
Oh merci messieurs, merci ! Je me sens belle, je me sens jeune !
Je renais.
Maintenant, je veux me reposer un peu. Ce n’est pas tout les jours que l’on vie une résurrection, je suis épuisée.
Je m'assoupis paisiblement...


***

- J’ai senti comme un frisson…
- Ce n’est qu’un courant d’air, c’est normal, les joints des vitres sont à refaire, l’isolation n’est plus très bonne.
Le jeune couple passa la porte.
- Qu’est-ce qu’il fait sombre, dit-elle.
Le jeune homme se dirigea vers la fenêtre et écarta les épais rideaux de velours bordeaux. La lumière inonda la pièce et s’écrasa sur les bibliothèques de noyer, dévoilant Daniel et Valérie. Le soleil vint paisiblement caresser le ventre rebondi de la jeune femme. L’image biblique de la grossesse, balayée par les rayons du soleil filtrant à travers la poussière en suspension, arracha un sourire au futur papa.
- Arrête de me fixer béatement, on étouffe ici ! Dit-elle d’un air amusée.
Il ouvrit la fenêtre. Un vent printanier s’engouffra, chassant peu à peu les odeurs de renfermé et les remplaçant par des notes de lilas.
- Regarde moi ça ! Dit-il en jetant un regard circulaire sur la pièce rectangulaire.

D’environ quatre mètres sur cinq, l’endroit était un vibrant hommage aux charmes désuets d’une bourgeoisie cultivée. Les murs étaient masqués par des rayonnages de livres aux reliures de peaux et de tissus. En chassant les moutons sur le sol, on apercevait une moquette élimée et assortie aux rideaux. Porte et fenêtre se dévisageaient, ignorant le bureau qui les séparait pourtant. Celui-ci, était fait du même bois massif et sombre que les bibliothèques. Impressionnant, le meuble mesurait au moins un mètre soixante de large. Il disposait d’un large tiroir central et de huit tiroirs plus profonds répartis de part et d’autre de l’espace destiné à accueillir le siège. Sur son plan de travail trônaient encore un antique sous-main en cuir ainsi qu’une lampe à pétrole. On pouvait aisément imaginer les moustaches d’un dandy, perdu dans la lecture de l’un de ses innombrables volumes précieux, ainsi que l’odeur entêtante de sa cigarette.
Face au bureau, près de la porte, sur l’une des seules parcelles de mur qui ne soit tapissé d’ouvrages, demeurait le portrait d’une jeune femme. Elle était vêtue d’une grande robe d’un bleu abyssal et portait des mitaines de dentelle funèbres. Un camée blanc couché sur un lapis-lazuli reposait sur son col arachnéen. Ses cheveux noirs, soigneusement noués étaient ornés d’un voile assorti à ses gants. Contrastant avec toute cette noirceur, elle tenait une fleur du même blanc spectral que son propre visage. Deux traits insaisissables de fusain rehaussaient des prunelles où le sombre éclat du regard tranchait avec la clarté d’un iris aigue-marine. La finesse de son nez ponctuait les courbes de ses lèvres diaphanes.
Sur le cadre d’ébène, une petite plaque argentée indiquait le nom de la fantomatique jeune femme.

Les yeux de Valérie sombraient dans ceux d’Isabella tandis que Daniel passait sa main sur le dos des livres. Il goûta longuement aux caresses des nobles matériaux sur sa paume avant de se les essuyer de la poussière ainsi amassée. Puis il saisit un volume et fit défiler ses pages, en contempla les caractères quelques instants et le remit à sa place.
- Ça me semble parfait, conclut-il.
- Oui, je crois que cette pièce est la plus adaptée…

Quelques semaines plus tard, le jeune homme aidé d’un de ses amis emportèrent les livres, soigneusement empaquetés, jusqu’au grenier de la maison. Quand au bureau, il fut décidé qu’il siégerait dans le salon pour le moment, tout comme le tableau.
Ensuite, les travaux commencèrent. Les bibliothèques disparurent, laissant place aux murs dans leur nudité originelle. En se soulevant, la moquette dévoila un parquet massif au ton de merisier. Les ouvriers démontèrent la fenêtre et en agrandirent l’ouverture. Puis, ils placèrent de nouvelles vitres, parfaitement isolées cette fois. Le plancher fut restauré, l’électricité mise aux normes, les murs et le plafond entièrement repeints.


Le crépuscule automnal s’écoulait dans la pièce, au travers de délicats voilages. Le parquet de miel reflétait la douce lumière sur les murs d’ambre rouge. Une frise au motif de Barbapapa parcourrait ces derniers. Un plafonnier en bois, en forme de biplan, était suspendu au centre de la chambre. Des peluches et des jouets étaient soigneusement dispersés dans toute la pièce. Baigné dans la paisible clarté de la fenêtre, l’enfant était assoupi dans son berceau de hêtre.
Sur le pas de la porte, les jeunes parents enlacés souriaient en silence.

23.05.2008

Mononoke

Un millier de paires d’yeux.
La tète levée vers le ciel, afin de ne pas les voir, mon regard cherche désespérément une issue. Seulement, aucune sortie ne s’offre à moi. Je suis prisonnière de gigantesques barreaux boiseux. A la fois mur et compagnon de cellule, le ciel d’onyx s’appuis lourdement sur la cime des pins. Ainsi le poids de cette nuit sans étoile semble faire plier ces derniers.
Je baisse le crâne, fais face à mes observateurs. Invisibles, masqués par d’épais feuillage et l’opacité du voile de velours noir, je ne distingue que leurs prunelles, luisantes dans le froid.
« Quoi ?! Que me voulez-vous ?! Et où suis-je pour commencer ?! »
La légère brise, qui soufflait jusqu’à présent, se stoppe net. La forêt se terre dans un mutisme assourdissant. La nature tout entière m’offre une unanime réponse interdite.
« Arrêtez de vous cacher, sortez de là ! Si vous croyez me faire peur, vous vous fourrez le doigt dans l’oeil ! »
L’oeil, c’est bien la seule chose qu’il me reste à contempler. Entre deux nuages sombre, passe une vision inquisitrice. La lune tout entière, dans son halo laiteux, est un gigantesque globe oculaire menaçant de s’effondrer sur mon corps. Dans sa lumière blafarde, seule qui me protège encore un tant soit peu des noirceurs ultimes, dansent des ombres qui ne peuvent être uniquement celle des arbres ou de ma personne frémissante.
« Ça suffit maintenant !! Laissez moi tranquille !! Je vous préviens, je sais me défendre !! »
Un mouvement dans ma nuque, comme un souffle fugitif, j’en suis sûre ! Je me retourne, le néant, seules brillent encore et toujours, les pupilles abyssales. Je tourne sur moi-même pour tenter de rattraper la présence, du regard. Je trébuche sur une pierre, vacille, tombe à la renverse sur une terre humide. Mes mains sont écorchées, mes genoux aussi. J’ai froid, j’ai peur, j’ai mal au ventre et à la tète.
« Et merde !!! »
Je m’effondre en sanglot.
« PUTAIN DE BORDEL DE CONNARDS !! CASSEZ-VOUS BANDE D’ENFOIRE !! »
J’agite mes mains en tout sens pour tenter d’en attraper un, au hasard. Mes ongles lacèrent le vide, mais ne rencontre aucune trace de mes scrutateurs. Alors je retourne mes doigts vers mon visage, et enfonce mes griffes dans mon front. La douleur me permet d‘atténuer un peu la terreur. Tremblante, je m’allonge au sol et me recroqueville en position fœtale, les serres enfoncées de plus en plus profondément dans ma chair.

Derrière un opaque miroir d’incompréhension, un jeune homme contemple une scène aussi banale qu’impressionnante.

Dans une rame du métro parisiens, une SDF d’une cinquantaine d’année, peut-être plus jeune -Il est souvent très dur de donner un âge à ces personnes, tant la misère vieillit prématurément leurs traits-, est en proie à une crise de démence. Sans doute est-elle sous l’emprise de l’alcool, ou d’une autre substance qui réduit la conscience et la volonté humaine jusqu’au niveau d’une plante verte. Elle apostrophe la foule des usagers, les invectives, tombe et s’automutile.
Autour d’elle, pas un seul ne lui répond. Tous la regardent, en proie à un mélange subtil de fascination, de pitié et de crainte, mais pas un seul ne lui vient en aide. Pas un seul n’osera déranger son quotidien, dans le but d’améliorer un peu le sien...
Lorsque la stupéfaction aura cédé la place au blasement, ils détourneront simplement le regard…

16.05.2008

Folie de deux fées

J’ai écrit ce texte pour « jeu presqu'hebdomadaire » n° 32 du forum « A vos plumes ! ». Le but était de caser 7 mots dans un texte de 3000 caractère : vœux, piano, geôle, événement, absinthe, rêve et farfelu.

 

 

 

Et que coule le vertueux liquide d’émeraude !
De la bouteille au verre, de l’eau glaciale aux cristaux de saccharose, du mélange hivernal aux feux de jade, du démon charitable à ma gorge extatique.
Je suis une fontaine.
La voilà alors, tout droit sortie de son cocon humide par le chemin de ma narine droite. Gracieuse à la peau d’olivâtre et aux ailes de dentelle sucrée. Elle se tourne vers moi et m’écrase sous un sourire vestalique.
« Fée Absinthe! Je t’en conjure, entends et exauce mon vœu! Libère moi de la tourmente qui me consume ! »
Ses pieds minuscules, étreints dans de délicats souliers de verre, font résonner un air farfelu de piano diaphane. La mystique apparition tend vers moi un doigt malicieux et m’invite à la suivre. Perdu dans mon rêve artificiel, je la suis sans poser de question.
C’est ainsi que, sans avoir rien vu du voyage, j’émerge dans une robe de chambre, au centre d’une foule compacte.
« Pourquoi mon amour ? Pourquoi te jouer ainsi de moi ? Qu’ai-je bien pu faire pour attiser ainsi ton courroux ? N’y avait-il pas punition moins implacable à me faire subir, que de me pousser droit dans les bras de ma geôle ?! »
Place de la défense, tout n’est plus qu’agression virulente.
Dans un tourbillon flou de costume gris souris, se détache un millier de paire d’yeux. La plupart me scrutent furtivement, avant de reprendre leurs pas pressés, nullement troublés par un événement aussi trivial qu’un homme à demi nu, errant dans un lieu public.
Crise de misanthropie aigue, accentuée par les diablotins éthyliques qui se bousculent dans mes veines.
Un jeune homme me frôle, déclic nerveux, je lui bondis au visage et tente de le lacérer à coups de griffes.
Je suis un chat.
Soudain les globes oculaires se braquent sur moi. Je suis enseveli sous un amoncellement difforme de chair, de tissus et d’attaché-case. Ils me tiraillent, me broient, me déchiquettent! J’enfonce profondément mes racines dans le sol, je tente de résister à ce flot impitoyable.
Je suis un bégonia.
Je m’agenouille, suppliant ma verdoyante aimée. Ses cheveux se transforment en un nid de serpent, son si doux sourire dévoile six rangées de dents pointues et effilées comme des rasoirs.
Je disparais…
***
L’ombre de ma main s’amuse à entrecouper celle des barreaux de ma cellule psychiatrique. Dans cet univers de blanc laiteux et de vert pâle, j’ai tout d’abord crû que ton absence me serait insupportable.
C’était bien avant huit heures ! A cette heure matinale, elle apparaît chaque jour.
Directement d’une boite en carton à mes yeux, en passant par ma langue, puis mon oreille gauche, la Fée Xanacs me console tendrement.
Tout aussi gracile, tout de blanc vêtu, ses souliers me jouent un air de xylophone. Je me balancerai d’avant en arrière pour le restant de ma vie.
Je suis un métronome.

14.05.2008

Le roi et moi

Voici un texte écrit dans le cadre du "jeu presqu'hebdomadaire" du forum "A Vos Plumes!". Le thème du jeu était une simple date, le 21 janvier 1793...

Je suis belle.
Pourtant j’ai beaucoup travaillé ces derniers temps, mais ce jour est un jour particulier. Nous sommes le 21 janvier 1793 et j’ai rendez-vous avec un client très spécial. Alors on m’a chouchoutée pour l’occasion. J’ai été brossée, lustrée, polie, afin que les centaines de personnes, qui sont venues me voir à l’œuvre, n’aient d’yeux que pour moi. Seuls témoins silencieux de mes journées bien remplies, mes anciens amants gisent toujours pêle-mêle à mes pieds. Ils ont leur propre rôle, certes un peu effacé par ma prestance, mais indispensable tout de même : Celui d’offrir un avant goût du spectacle à leur successeur et de l’accueillir chaleureusement parmi eux, une fois ma tâche accomplie.
Enfin le voila! Une tête couronnée ne sait-elle donc pas qu’il est extrêmement inconvenant de faire attendre une dame de bonne compagnie? Il s’approche, c’est donc cela un roi…
Il s’avance au rythme des tambours, dans des habits ocre et noir, une perruque poudrée sur le crâne. Après m’avoir considéré un instant, les yeux mêlés d’une muette admiration et de la crainte irraisonnée d’une pucelle, il échange brièvement quelque mots avec son bourreau.
Il est l’heure. Le rustre exécuteur l’installe brutalement dans la position adéquate. Je sens son cou chaud et humide de sueur sur mon bois ferme et rassurant.
« Ne tremble pas mon chéri, je suis une experte. Contemple le regard de mes prétendants déchus, vois comme ils sont tristes et figés d’avoir déjà eu leur tour, de ne plus être à ta place. »
Je l’étreins tendrement entre mes cercles de chêne. Ma large plaque d’argent reflète un soleil d’or. Le simple métal aiguisé entrera bientôt en contact avec la peau royale.
Tout est prêt, la foule retient son souffle, je sens le trac monter lentement entre lui et moi. La corde est tirée, comme pour un lever de rideau. Mon couperet fend le vent et fond sur sa majesté. Ma fine lame ouvre l’épiderme, brise l’os, pénètre la tendre chair vierge. Ultime orgasme que l’on ne peut subir deux fois. Oubliant la petite mort, mon roi embrasse avidement la grande.
Désormais, Louis XVI est un de mes soupirants flétris, parmi tout les autres, il leur est égal en tout point, au fond de ma corbeille. Mais moi, je n’oublierai jamais ce moment unique. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on s’occupe d’un monarque…

12.05.2008

Vous allez finir par vous aimer les uns, les autres, bordel de merde?!

Voici un petit texte sans conséquence, que j'ai écrit suite à événement que j'ai réllement vécu, quelques jours plus tôt. Bonne lecture. ^^

Mon sac de voyage « polochon », supporté par une sangle en tissu dont l’unique objectif semble être de s’enfoncer le plus possible dans mon épaule gauche, pendait sur mon flanc droit. Haletant, les yeux peinant à quitter le sol pour éviter les poteaux, les jambes perdues dans mon vieux baggy et les cheveux coiffé à l’aide d’une brosse à dent, je louait le seigneur d’avoir mon lecteur MP3 sur les oreille, afin de m’isoler de la foule des passants qui devaient avoir bien du mal à réprimer leurs envies de me jeter une petite pièce.
Seul élément qui fut capable de me faire lever la tète et de me ralentir quelques instants dans ma marche frénétique, le rose pâle d’un cerisier en fleur vint caresser ma joue. Début mai, je rentrai d’un week-end passé chez mes parents, dans la douce odeur de ma première belle saison en temps que jeune oisillon fraîchement libéré du nid familial. Sortant tout juste de plus de deux heures de RER, c’est à grand pas que je me dirigeais vers mon appartement.
Accroché à mon oreille par le truchement d’un écouteur en plastique, la céleste Chihiro Onitsuka me susurrait de délicates arabesques musicales. Malgré la barrière des langues, la charge émotionnelle portée par le velouté de son grain de voix se déversait directement dans tout mon être, communiqué à chacun de mes organes par mon cœur affolé sous le cocktail de l’effort et de la passion.
Mais à la vue de la bouche entrouverte d’un grand homme noir, en costume, marchant dans ma direction, je pressentis l’éclat d’une voix puissante et vindicative. Eclat qui ne tardât pas à couvrir le chant sucré, que je mis alors sur pause.
« BATARD !!! »
L’homme me regardait avec insistance, mon premier réflexe fût de continuer ma route comme si de rien n’était, tandis qu’un deuxième « BATARD !!! » retentissait violement. Nous nous croisâmes sans heurt sur le trottoir étroit, malgré l’envergure importante que j’arborais en raison de mon sac de voyage. Le personnage se trouvait donc dans mon dos lorsqu’il fit claquer son injure pour la troisième fois consécutive.
Sous le coup de mon arrêt brutal, mes chaussures crissèrent sur l’asphalte. Je me retournais et interpellais l’homme : « Hey ! ». Il fit demi tour, et me jetât un regard tellement mauvais que sa haine en était presque palpable. Il s’approchât rapidement de moi, jusqu'à ce que je puisse sentir son souffle avec assez de proximité pour y déceler les traces de son précédent repas. Le grand noir faisait plus d’un tète de mieux que moi, et sa musculature, saillante sous ses vêtement, ridiculisait sans complexe mes bras potelés. Les yeux levés vers les cieux, je n’aurais pu, dans cette configuration, voir que son cou de taureau, si il n’avait pas eu le visage baissé vers moi. Ses yeux d’onyx coulaient en moi comme un infâme poison. J’esquissai un petit mouvement de recul afin de pouvoir m’exprimer plus confortablement.
« Que t’ai-je bien fait pour que tu m’agresse ainsi en pleine rue, sans que je ne t’ai ni parlé ni touché ? Tu ne m’aimes pas ? Mais sache que moi je t’aime ! Tous les êtres vivants de cette planète ont le droit d’être aimé et d’aimer en retour ! Ne vois-tu donc pas le temps magnifique qu’il fait ? Les fleurs bordent notre chemin, les arbres se balancent lentement au rythme d’une légère brise, des couples de chiens s’amusent dans l’herbe du parc. Personne ne cri, personne ne se bat, pourquoi veux-tu me faire du mal, à moi qui ne t’en veut pas ? Prend le temps de stopper quelques instants ce flot hostile qui s’échappe de ta bouche, afin de respirer les sons qui t’entourent. Fait abstraction des bruits de voitures, des logorrhées puissantes des quidams, des avions qui déchirent le ciel et du goudron qui te sépare de la terre. Ecoute le son du vent, des enfants qui jouent, des feuilles qui bruissent, essaye de ressentir la toute puissance de la terre qui se cache sous toi. »
Je profitais alors de sa stupéfaction pour effectuer les quelques pas qui me séparaient du cerisier, afin d’y attraper l’extrémité d’une branche, toute couverte de fleur rose pastel. Retournant doucement vers lui, le végétal à la main, je posais mon sac au sol afin d’enlacer l’être humain qui se dressait face à moi. A la fin de l’étreinte, je lui déposais le bois efflorescent entre les mains, dans un grand sourire de chaleureuse humanité, reprenais mon sac, puis mon chemin.

C’est à ce moment là que je me rendis compte que j’étais déjà arrivé à l’appartement.
Encore une fois, ma pensée avait de loin dépassé mes actes. Tandis que j’imaginais un comportement magnifique, j’avais tout simplement poursuivi ma route, mécaniquement. Tel un somnambule, mes jambes avaient fonctionné alors que mon esprit vagabondait dans des rêves utopiques. S’en suivi un long moment à réfléchir sur la façon dont j’aimerai que le monde fonctionne, et sa triste réalité. Si j’avais suivi le cheminement de mon cerveau, que ce serait-il réellement passé ? N’est-ce pas justement parce que personne n’ose accomplir d’acte d’amour envers un inconnu, car il est plus facile d’être haineux envers autrui, que le monde et les relations humaines sont dans un tel état ?
Il est fort probable que je ne revois jamais plus le grand homme noir qui m’invectiva sans raisons apparentes, en cette douce après midi de mai. Par conséquent, mes réflexions sur cette rencontre resteront à jamais sans solutions, et c’est bien dommage…